558. Ou encore je dis que Céans n’est pas Céans mais une poupée gigogne, une fusée à étages et à ventre bombé, une machine piégée, une jolie mosaïque arabesque n’est-ce pas, un échec joué, du temps qui passe et qui se dit, une chambre d’échos et de miroirs – mais quand j’ai dit tout ça je me demande pourquoi, pourquoi pas autre chose : pourquoi pas Continuez ?

 

 

1.1. Donc, Continuez. « Roman » composé de 887 alinéas numérotés séparés par un blanc, chacun se développant sur une seule phrase (d’une ligne à plusieurs pages, d’un mot à maint), le tout divisé en 5 parties (« dehors », « dehors dedans », « dedans », « dedans dehors », « dehors ») elles-mêmes partagées en deux, trois ou quatre chapitres (14 au total) précédés selon d’un, deux, trois ou quatre astérisques. 1.2. Sur ces 887 alinéas-phrases, 195 (environ un sur cinq) se trouvent à l’intérieur de 79 parenthèses : 42 « simples » circonscrivant un seul alinéa, 37 « enjambantes » en embrassant plusieurs (de deux à onze, d’une à quatre pages). 1.3. (Notons aussi et entre parenthèses une fermant en 806 quelque chose ouverte nulle part, et dont on peut se demander si la discrète incongruité en revient à zut j’avais pas vu ou bien à un « désir délibéré et concerté d’égarer qui et quoi et pourquoi ce qui fait froid au dos » (316) ; 1.4. qu’enfin le mot est utilisé sept fois dans le roman, ce qui donne (usage + mention) un total de 86 occurrences… et demie.)

 

(2.1. Suspendant le « discours », communément la parenthèse en explique – déplie, détaille, développe – un point, avant que celui-là ne continue sa marche[1]. 2.2. Elle établit de fait, entre l’auteur et le lecteur, une sorte d’intimité sur le mode de l’aparté : elle assure que le premier ne laissera pas choir le deuxième, qu’il aura soin de lui. 2.3. – Vertu « civile » en somme, fondée sur un présupposé : on serait là quand même, entre soi, un peu pour y voir clair…)

 

3.1. Il n’y a pas de « système des parenthèses » dans Continuez, de même qu’il n’y a pas de « système typographique ». 3.2. Il y a, il y eut un effort en ce sens… qui sera resté infiniment en suspens – tant mieux. 3.3. Il y a des intuitions que l’on aura suivies pour le plaisir d’aller voir de près ce que ça fait (ce que ça donne), et ce plaisir venu de je ne sais où (vraiment ?) de l’intercalation (parenthésis, grec : action d’intercaler). 3.4. Il y a la poussée d’une pensée matérialisée en objet sonore, plastique [2].

 

4.1. D’aussi loin que je me souvienne, mon désir aura été d’articuler par écrit une pensée qui se repaisse (je veux dire strictement : qui s’alimente avec un plaisir goinfre et peu seyant) de ses chutes ; une pensée même qui fabrique et multiplie des occasions, des points de chute : des scandales, au sens grec… 4.2. C’est lorsqu’en effet la langue pour moi (quoiqu’elle avance, je veux dire : se déroule) trébuche, fore et / ou se fore, glisse pour rire et pour rien, bref : (se) travaille, qu’elle devient un motif imparable de désir – et de jouissance. (Cf. le Prince de Ligne à Giacomo Casanova : « Un tiers de ce charmant tome second, mon cher ami, m’a fait rire. Un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. »)

 

5.1. Continuez est un « roman » qui avance autour de rien, tombe dans ses trous, se relève, retrébuche, se reredresse, et continue sa marché malgré tout, malgré tous. 5.2. Son pari joué car / et perdu d’avance est de fixer « céans » : ici et maintenant. (En l’occurrence et anecdotiquement, les visites répétitives chez un docteur – avant, pendant, après : « dehors », dehors dedans », « dedans », « dedans dehors », « dehors » –, par qui / par quoi sans doute on escompte que se joueront des choses, par exemple du verbe relié à de la chair horizontale et vice-versa.) 5.3. Le problème est que céans bouge tout le temps : rien n’en sera, n’en saurait être fixé ; toute expérience un tant soi peu vécue est traversée de part en part par de l’indécidable : le corps peut toujours faire fonctionner la langue à plein régime, il ne collera jamais. 5.4. Céans, donc, ou Continuez, se réalise en une « chambre d’échos et de miroirs » où tout aimerait se refléter dans tout, et clignote – au risque pour qui voit (plutôt : aimerait bien y voir clair) de s’engager sur des « chemins de bois », c’est-à-dire : des « chemins qui ne mènent nulle part ».

278. (Je me demande quelquefois si c’est lui ou l’un de ses collègues qui a choisi de me faire attendre avec les Variations ou dedans ou devant et pourquoi ?

 

279. Je n’ose deviner et ça me fait sourire, ces signes que j’imagine qui me font signe, ces étoiles qui clignent pour moi tout seul, en moi et devant ma parole ou dedans si l’on voit ce que je veux dire qui font que je m’ajuste un peu ou crois que je m’ajuste ou aimerais croire que je m’ajuste et que ça y est cette fois j’y suis, j’y suis parce qu’on me fait signe.

 

280. Céans me dis-je alors, et quel qu’il soit vu qu’où que mon corps soit il est, est une chambre d’échos et de miroirs dont le charme insensé tient à la multiplication des résonances, un carrousel dansant de signes tout plein de petits points qui brillent qu’arraisonne tôt ou tard un fécond romançage, – l’ordonnancement des danses en un céans lisible.

 

281. En somme, continue-je in petto, céans miroiterait sans rien dire et c’est moi, excité incité suscité par la reproduction des sons et des images qui constitue son fonds, le fonds propre de céans, qui me mettrais inconsidérément et tout à l’aveuglotte à causer, causer, nouer des fils, des intrigues, raconter des histoires, fabriquer du sens, de l’exotique, du familier, du joli, de l’incongru, etcetera.

 

282. Et je n’en pourrais évidemment mais, – mais continuons.)

 

6.1. Les parenthèses de Continuez s’intègrent donc dans un dispositif (qui n’est pas un système) où « un désir d’élucidation vain mais charmant je trouve, un vain désir mignon de romançage » (468) (le désir d’y voir clair céans : de le fixer un tant soit peu) ne cesse d’afficher pour rire (pas pour rien) son impuissance bavarde et joueuse. 6.2. Cette surexposition clignotante, ces provocations, cette mise à bas farcesque et dans le même mouvement, ces ruines que l’on ressasse, forment le fonds de Continuez.

 

7.1. Comment prendre au sérieux (à la lettre) quelque chose qui s’alimente avec un plaisir goinfre et peu seyant du constat insistant de son inefficace, et de sa vanité ? 7.2. Comment prendre au sérieux une parenthèse qui s’étire sur plusieurs pages, ou qui n’explique rien (ou rien que de très « banal »), ou qu’aurait tout aussi bien pu signifier un tiret, ou rien du tout [3] ?

646. (Car toutes ces approximations, ces bégaiements dans l’ordre de la pensée noir sur blanc qui est beaucoup mieux qu’une floraison du discours articulé à haute voix : qui est l’arbre assis sur du solide, enfoui dans de l’humide, qui est lac miroitant plein d’échos etcetera, bref : tous ces correctifs, toutes ces variations ici et là, ici ou là, dessinent un paysage tremblant je sais, et très peu digne de foi mais comment faire, franchement : comment faire autrement ?

 

647 – 655. [Blablabla.]

 

656. Je veux dire que tant et tant de choses bougent comme on sait partout avec le temps qui ne m’incombent pas ou si peu et de si loin là-dedans que j’y suis à peine finalement moi ou émietté ce qui est très peu dire, ou clignotant ou déformé ou attifé drôlement d’habits de comédie ou que je suis ailleurs, toujours – même si évidemment je fais et je ferai tout mon possible pour être ici, c’est entendu.) 

 

8.1. C’est sous ce jour « vicieux » où toujours quelque chose dérape ou se fore pour rire qu’il m’importe d’aimer ces enjambantes dont à mesure s’estompent le souvenir-même et la vue de l’ouvrante (donc la conscience que l’on se trouve dans une parenthèse et que cela a peut-être, qui sait, une certaine importance). 8.2. Car alors le « discours » parenthétique se dissout dans sa substance-même, surabondamment flasque, avant que quelque chose têtue (un, ou une « ) ») ne vienne soudain rappeler, par exemple à l’alinéa 674 de la page 152 où « nous » étions entrés au 664 de la 149 : « une coquille vide, une forme sans substance, un fantôme si l’on veut » (672). 8.3. (Car alors aussi et en passant, puisque chacune des 887 phrases de Continuez, « divisibles que par soi et par un » (559), est une espèce de machine atomique (autonome), ces enjambantes qui sait, en liant, soulignent qu’« en vérité, il n’y a pas de prose [4] : il y a l’alphabet, et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. » – En ce qui nous concerne : 887 vers, plein d’échos de toutes sortes.) 8.4. Donc, les parenthèses de Continuez (dé)figurent autant d’efforts comiques pour y voir clair (pour définir, entre autres choses : contenir / retenir), tendus par la pression qu’exercent de chaque côté ces courbes dont le tracé concave montre assez la résistance que leur oppose la substance flasque mais têtue (ou l’absence-même de toute substance) qui les compose et qu’ils, qu’elles embrassent.

 

9.1. Les parenthèses (de fait) comme un leurre : un aimable et divertissant trompe-l’œil puisque quelque chose continue d’avancer malgré tout (malgré elles) de part et d’autre et même si c’est autour de rien. 9.2. Je veux dire ceci : que les parenthèses de Continuez sont là pour signifier d’une part que rien ne saurait « contrecarrer longtemps la marche avant de ma pensée, son irrésistible poussée du dedans vers dehors quoique de marche avant comme arrière comme d’irrésistible poussée vers quoi je peine à me convaincre qu’il soit ici vraiment seulement question » (571) ; d’autre part que « la marche avant » ne peut jouir et se réaliser qu’en regard des obstacles qu’elle rencontre – et fabrique à l’envi. 9.3. Dialectique rieuse du positif et du négatif, du symbolique et du sémiotique  à l’œuvre dans un « je » incarné dans une langue [5] :

797. (Car je veux dire par là que si l’esprit n’est cette puissance que lorsqu’il regarde le négatif en face et séjourne près de lui d’une part, que si je ne se réalise d’autre part : je veux dire ne devient réel pour de bon que scrutant fouillant parlant à fond le on tout positif qu’il est et qui le fonde alors c’est que nous n’allons pas nous ennuyer dans les situations.

 

798. Me dis-je toujours en joie et rajoutant : allez, allez, continuons.)

 

10.1. Oui, continuons… Il est un fait remarquable que tout au long des quatre ans que dura la rédaction du livre, lorsque je considérai le texte-en-train-de-s’écrire de loin pour jouir d’une vue d’ensemble et de détail, imman-quablement celui-ci m’apparut très concrètement sous les espèces d’un objet plastique et / ou musical : une sculpture, un tableau, une partition. – Expérience on ne peut plus physique…. 10.2. Et alors, tout aussi immanquablement me sautaient aux yeux ou aux oreilles des zones floues ou trop aiguës, trop lisses ou trop rugueuses, trop uniformes ou disparates, trop tendues ou trop lâches, des moments mélodiques mous, ou mal rythmées, etcetera que donc les parenthèses – comme les tirets ou comme il en fut un temps des italiques n’est-ce pas – avaient à charge de polir, creuser, énerver, fluidifier, etc.

 

11.1. A charge pour elles (les parenthèses de Continuez) de ménager dans la surface et l’épaisseur du texte des creux, des bosses, des concentrations de couleurs et de formes. 11.2. Là « pour l’œil » donc, mais un œil qui aurait accompli une conversion du regard qui est (aussi et surtout) une conversion mentale, considérant dans tous les sens ce « roman » non seulement comme une suite de 887 phrases racontant bon an, mal an (au gré des parenthèses) « les aventures d’un homme aux prises avec les signes » (552-3), mais également, littéralement et pas du tout pour rire, comme un objet volumineux et / ou plan et / ou coloré. 11.3. D’où ce qui suit : ceci est un roman.

 

12.1. A charge aussi toujours pour elles, dans le déroulé sonore strictement numéroté des alinéas-phrases, de varier le tempo, de moduler la voix : timbre, intensité, hauteur. 12.2. Insistons y… Les parenthèses de Continuez ne sont pas là seulement pour faire vaciller les assises logiques : elles obéissent (aussi) à de « pures » considérations « musicales » ; là pour l’oreille12.3. D’où ce qui suit toujours : ceci est un roman.

 

13.1. Achevons…

746. La parenthèse se referme me dis-je, même si je ne suis pas du tout sûr que ceci soit une parenthèse.

 



[1] Terminologie floue, donc fertile : sont nommés « parenthèses » et indifféremment, ici comme ailleurs, le couple « fermante / ouvrante », chacun des membres du couple, et ce qu’à deux ils embrassent… – Les parenthèses de Continuez comme du reste sont donc affaire de contenu et de contenant, de « dedans » et de « dehors » : affaire de limites.

[2] « Le poète ne doit jamais proposer une pensée mais un objet, c’est-à-dire que même à la pensée il doit faire prendre une pose d’objet. / Le poème est un objet de jouissance proposé à l’homme, fait et posé spécialement pour lui. » (F. Ponge.)

[3] En effet, sur les tirets dans Continuez il y aurait à dire à peu près la même chose que sur les parenthèses pour arriver à une conclusion à peu près similaire : il y a du flottement, il y a du jeu. Sur l’usage des incidentes, des incises, des variations – syntagmatiques, rythmiques, syntaxiques –, ou ce qui est dit passim des guillemets aussi bien. (D’où ce qui suit et qui éclaire le non-système des parenthèses dans Continuez : importe avant tout que ça bouge dans tous les sens autour d’aucun centre. Céans, « paradigme de l’in-fixable ».)

[4] Puisqu’aussi bien « nous » sommes dans l’Action restreinte, n’est-ce pas ?

[5] Le symbolique (sens, signe, logique, structure, thétique) ; le sémiotique (pulsion, non-sens, jeu, rythme, jouissance) : deux modes de fonctionnement dialectiques du langage. (J. Kristeva, La révolution du langage poétique, 1974.)

Mardi 23 décembre 2008 2 23 /12 /Déc /2008 12:23
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12.07.07. Ecrire, c’est tenter de faire tenir ensemble, à l’intérieur d’une surface plane au-delà de laquelle tout continue follement de bouger, les signes de ce qu’on nomme faute de mieux une certaine « expérience du réel ». Pari impossible mais joué, impossible donc joué – tant il est vrai que le réel, et l’expérience inédite qu’on en fait à chaque instant, ne se laissent pas circonscrire : ils sont ce qui excède, échappe ; il faut toujours recommencer, ou plutôt, beaucoup mieux : continuer. / Comment, avec mes outils propres – ma vue, mon corps, ma langue, mon noir sur blanc plan, linéaire –, rendre compte de ça ? Quelles ruses déployer pour ne trahir (ou feindre de ne trahir) ni l’objet qui se trouve ainsi posé bougeant follement devant moi, ni ce qui passe alors de lui à moi, en moi, de moi vers lui, etc. ? / Soyons clair : aucune œuvre d’art n’attend d’être parlée, je veux dire : circonscrite… Si je tâche à transposer quelque chose ici, moi – du vertical à l’horizontal, et du volume à la surface –, ce n’est qu’afin d’en jouir pleine-ment puisqu’alors, passé par mes outils, ce quelque chose se sera fabriqué une épaisseur, une consistance et une histoire ; en jouir pleinement sans compter pour rien bien sûr mon idiosyncrasie dans cette affaire, à savoir la manière dont j’investis de mes propres obsessions cette rencontre et cet objet. / Je parlerai donc d’ici et de ça : ce désir qui sous-tend mon regard et le darde…

 

15.07.07. On a vu un temps sur les murs de Paris des affiches publicitaires d’un genre un peu particulier : elles exposaient à la vue des passants, par exemple une double image de seins qui n’en sont pas. Oui, quoi qu’il y paraisse, ceci ne saurait être un sein baigné d’une délicate et très-chaude lumière rose parce qu’en vérité c’est la courbe opu-lente et le nœud (aréole fripée, téton torsadé) d’un ballon de baudruche… Mais ceci ne saurait être non plus la courbe opulente et le nœud d’un ballon de baudruche parce qu’en vérité on sait pourquoi : ceci n’en est que la reproduction… La reproduction d’un ballon de baudruche feignant d’être un sein à l’intérieur d’un espace feignant d’être publicitaire à l’intérieur d’une série d’œuvres trans-posant sur un mode plastique le motif littéraire du Blason. Ainsi, de « quoi qu’il y paraisse » en « ceci ne saurait être », de « ceci ne saurait être » en « parce qu’en vérité », ces affiches devant moi ne cessent-elles de se réaliser ailleurs. – Et pourtant, miracle de l’art si l’on veut : elles ne bougent pas. Voire… / On a vu une épaisse langue de bitume, massive et aérienne, serpenter sous des verrières. Cette langue de six tonnes résistant follement aux lois de la pesanteur s’élève et redescend, s’incline délicatement sur la gauche, la droite, plonge (pour de faux) dans le sol où elle disparaît (pour de faux), reparaît, traverse (pour de faux) les poteaux blancs et les cloisons, etc. Pour de faux, car en réalité cette majestueuse langue de bitume massive et aérienne embrasse les obstacles qu’elle dresse à l’envi devant elle pour continuer son œuvre : son avancée. – Elle n’a peut-être à dire que ça d’ailleurs : la beauté du mouvement continu… / On a vu un mur de briques couper pour rire un espace, pour rire puisque ne se soutenant de rien, ne bloquant, n’encadrant rien : pas de plafond ni d’angle le prolongeant vers d’autres murs circonscrivant une zone. Pourtant ce mur m’arrête par ce qui le travaille dans ses interstices : c’est ce qui tient le mur qui me retient. Mêlé de rose pailleté, son mortier dessine un ravissant quadrillage. Oui, quelque chose là-dedans me « ravit » : m’emporte ailleurs. – Ce mur est un tableau sans toile ni châssis, sans mur derrière. Un tableau épais en briques et mortier rose pailleté sans mur derrière puisqu’il l’est – et ne l’est pas. / Ceci n’est pas un espace publicitaire, ni un sein, ni un ballon, ni un blason du beau tétin. Ceci n’est pas une route, pas une langue. Ceci n’est pas un mur, ni un tableau. Et cependant, ce l’est aussi. – Importe moins le nom que l’effet, ce qui se passe dedans, en face ; et ce qui se passe c’est que ça tremble, ça bouge, ça fuit : il n’est qu’à suivre le mouvement…

 


29.07.07.
Ce que je reconnais de l’œuvre de Morgane Tschiember résonne en moi par ce que l’on nommera (faute de mieux toujours) son côté « déceptif » : ses réalisations à la fois se posent et se déploient dans tous les sens ; se laissent fixer déplaçant quelque chose (d’elles et en moi) ; jouent de l’espace, le comprennent et l’esquivent ; à la fois obligent à sinuer de toutes les manières qui soient autour d’elles et face à elles, et signalent discrètement qu’elles ne sont peut-être pas tout à fait ce que l’on voit, peut-être pas tout à fait là où on les voit, etc. – Ou pas seulement. Une image, une forme, une structure, une fonction en chassent une autre. / Voilà ce qui paradoxalement (vraiment ?) m’y fixe et aussi bien m’émeut : que tout ça soit placé sous le signe d’un glissement perpétuel et joueur… Expérience esthétique excitante en ceci que le corps, le mien, pris à contre-pied, ne peut fixé que continuer de bouger : quelque chose me cadre et m’esquive, ici et déjà là : ailleurs. /Machinerie du désir, disions-nous, celui-ci étant entendu comme cet état qui me pousse à tenir, retenir, contenir quelque chose qui continue follement de bouger, et que je ne peux désirer que s’il en reste ainsi, – puis le mouvement intime et très-physique qui suit… Je ne peux que « désirer » cette route, ce mur parce qu’exposant leur fonction ils la déplacent, la recomposent. Je ne peux que « désirer » cette route, ce mur, ces seins parce qu’ils occupent un espace dans lequel ils dénotent, dans lequel ils sont là pour dénoter ; que parce que les images, les formes, ne se chassent pas les unes les autres finalement mais sont toutes présentes en même temps, visibles avec la même netteté, informées dans tous les sens, au gré des super-positions. – Tout est déjà là : il n’est qu’à regarder, éprouver le feuilletage, et suivre le mouvement…

 

15.08.07. Le diaporama fait se succéder aléatoirement des prises de vue d’un cactus de John Armleder : zooms, contre-zooms, fondus, variation des angles. La lumière qui baigne chacune des vues « reproduit » dans la galerie l’impression du soleil couchant de l’Arizona. (Il y a donc en même temps une œuvre d’Armleder et une œuvre de Tschiember.) Je me suis regardé regarder ce diaporama ; je me suis regardé être dehors et dedans, fixé devant l’écran et mobile, soumis aux aléas de la machine : je me suis regardé fixé tourner autour de l’œuvre (mais ce n’était pas moi qui tournais, et pourtant c’était moi), m’en approcher, m’en éloigner – tandis que la lumière où je baignais (mais je n’y baignais pas et pourtant j’y baignais) variait sans cesse.

_______________
« Blasons », série de photographies réalisée sur doubles affiches 4 x 3 des sociétés Dauphin et Giraudy – Paris, 02-14.05.02.
« Parallèles », installation. Exposition Zones arides, 1 – Lieu Unique, Nantes, 12.11.06 – 07.01.07.
« Sans titre », installation.Volta Art Fair, stand de la galerie Loevenbruck – Bâle, 06.07.
« Matière et mémoire », diaporama. Exposition Zones arides, 2 – Fondation Paul Ricard, Paris, 12.11.06 – 07.01.07.

Mardi 23 décembre 2008 2 23 /12 /Déc /2008 12:22
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La poésie manque toujours sa cible et c’est pour ça qu’on l’aime *… Elle manque toujours sa cible parce que celle-ci bouge tout le temps (primo) et qu’elle n’existe pas (secundo). La poésie ne vise donc rien, ne vise à rien non plus pour les raisons susdites et pour d’autres encore, qui sont les mêmes et sont qu’elle bouge tout le temps elle aussi et qu’il n’est pas certain, tous comptes faits après ce que l’on sait et qu’on a entendu dire, n’est-ce pas, qu’elle existe vraiment – d’où qu’on l’aime d’autant plus… Ce qui existe en revanche, en quoi louons-le c’est un corps : un assemblage de bouches, d’yeux, d’oreilles, de peaux, de langues, de cellules, de sexes, de mains, de culs, de jambes, de ventres, d’espaces et de temps, etcetera qui a bien du mérite vu toutes les opérations (élargissement, réduction, décollement, dissection…) dont il est l’objet depuis toujours et que meut une remarquable aussi, très opiniâtre rage de perfectionnement. Ce qui existe aussi très indubitablement c’est l’ère qu’il constitue et qu’il respire, aire floue d’engendrements mutuels où le corps est le corps et l’ère est le Corps majuscule, d’où dilution des rôles, trouble indéfinissable, vertige, effacement des responsabilités, multiplication des figures, – manque d’air… Où peut-être alors resurgit sans rire la « question poétique » : en cette configuration dite ci-dessus il peut être en effet à souhaiter que quelque chose qu’on nommerait « poésie » existe, comme une arme… Minuscule, risible sans doute mais mieux que rien. Une arme défensive et offensive apte à animer le corps de toutes les manières possibles et l’ère puisqu’animant le corps c’est elle qu’il respire et qu’il est qu’on bouge aussi, on sait… Et donc en cette urgence selon quoi sauver sa peau ne serait pas une bête idée ni qu’un mot la « poésie » composerait donc non ce vertige, non ce chant, non ce cri, non cette déchirure, non ce retranchement, non cette élévation mais cette convocation d’un corps intégral qui excéderait le chant, le cri, la déchirure de la pensée ou l’ascension ou tout ce qu’on voudra encore, convocation rieuse dans un même souffle de l’ère et ses discours, du corps et ce qu’il y a dedans : la pensée vibrante articulée, le désir, la fièvre, le un, le deux, le sens rassis, debout, oblique, etcetera. – La « poésie » en somme comme pot-pourri du Corps et des petits qui grouillent : récits épiques, allégoriques, initiatiques, parodiques, anthropométriques, monologiques hallucinés, dialogiques à vide, polylogiques en rond, intimes pour tous ; tableau fantastique, scène de genre, de cul, tics de l’ère, langues maillées, murmure, hurlement, variation, décalage, biais, apostrophe yeux ouverts, fermés, dicts frontaux et obliques, décousus, recousus ; portraits de l’artiste en singe, en harlequin, en clown, en docteur, en fou, en poète, en petit garçon, en dieu narquois ; coq à l’âne, saut de puce, découpage, collage, litanie swinguée, patchwork drôle, joyeux bordel, farandole, arabesques, incantation, transe, jazz, musique de chambre, symphonie, requiem, prière à dieu, confession pour rire, hymne aux bandaisons d’époque, messe, chanson, top cinquante, chants martial, d’amour, complainte du pauvre gars, farce, burle, fatras, refrain, pastiche. « Poésie » parce que langues en travail dans un corps dans un Corps nommé l’ère. Au reste, que celle-ci ne soit pas la plus hideuse qui se puisse concevoir ; que l’on soit habilité à rêver mieux, ou pire ; qu’on trouve à la respirer çà et là même des plaisirs infinis et variés pour ceux qui savent y faire importe peu : si la « poésie » existe – et pourquoi pas, finalement – alors elle existe hic et nunc pour que l’ère y advienne dessinée à l’envers, raturée effacée mâchée digérée déglutie et chantée, dansée du pas léger et grave et déréglé du clown qui sait de quoi il en retourne en matière de tragique, c’est-à-dire de burlesque étant là pour que tombent des gradins ce qui ne se dit que mal, ou pas à savoir que le sens de tout ça, si sens il y a c’est que c’est, qu’il est donc temps de rire… (Il n’y a pas de cible, l’ère n’est la cible de rien. L’ère est l’ère qu’un corps constitue et respire et la « poésie » est une arme offensive et défensive inoculée dans ce corps et dans cette ère qu’il constitue et qui est un grand Corps, un Corps majuscule. Et les espaces se chevauchent drôlement…) Donc, sauver sa peau, ses bouches, ses yeux, ses oreilles, ses langues, ses cellules, ses sexes, ses mains, ses culs, ses jambes, ses ventres, ses espaces et ses temps. Etcetera. Ne pas mourir. Ne pas mourir encore et encore… Il se pourrait bien que mon salut, si ça ne dérange personne, soit à ce prix : articuler ce qui se passe « dedans », sachant que ce qui se passe « dedans » se passe toujours aussi « dehors » et vice-versa comme il n’est question que de corps, minus et majuscule, et d’engendrements mutuels ; sachant très bien aussi ce qu’a tout uniment de vain, de dégoûtant, de réjouissant et de divin cette articulation joyeuse – joyeuse ! – de soi dans l’ère par soi, de l’ère en soi par l’ère, de l’ère par l’ère, de soi par soi, à l’intérieur d’un système qui ne se dit que mal, ou peu, ou pas et qui est une espèce de partouze globale originée dans un corps peut-être de raccroc, peut-être corps-prétexte, peut-être lubie mais vivace et qui ne meurt pas en tout cas, qui ne meurt plus…



* Ceci comme un galop du paysage à venir pour y marquer les lignes de force, les lignes de fuite, et le réseau routier. Non que cette tâche n’eût pu échoir à d’autres plus experts, mais il sembla tout de même à l’auteur qu’on gagnerait du temps précieux à établir dès l’abord quelques rapports, quelques enjeux cruciaux, étant entendu que la « poésie » postule, ou aimerait postuler à une certaine efficacité dont il ne faudrait tout de même pas s’empresser de rire.

Mardi 23 décembre 2008 2 23 /12 /Déc /2008 12:19
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publications, jérôme gontier

(ergo sum), Al Dante, 2002.
Continuez,
Léo Scheer, coll. Laureli, 2007.
Ecrivains en série (collectif), ibidem, 2009.

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