La poésie manque toujours sa cible et c’est pour ça qu’on l’aime *… Elle manque toujours sa cible parce que celle-ci bouge tout le temps (primo) et qu’elle n’existe pas (secundo). La poésie ne vise donc rien, ne vise à rien non plus pour les raisons susdites et pour d’autres encore, qui sont les mêmes et sont qu’elle bouge tout le temps elle aussi et qu’il n’est pas certain, tous comptes faits après ce que l’on sait et qu’on a entendu dire, n’est-ce pas, qu’elle existe vraiment – d’où qu’on l’aime d’autant plus… Ce qui existe en revanche, en quoi louons-le c’est un corps : un assemblage de bouches, d’yeux, d’oreilles, de peaux, de langues, de cellules, de sexes, de mains, de culs, de jambes, de ventres, d’espaces et de temps, etcetera qui a bien du mérite vu toutes les opérations (élargissement, réduction, décollement, dissection…) dont il est l’objet depuis toujours et que meut une remarquable aussi, très opiniâtre rage de perfectionnement. Ce qui existe aussi très indubitablement c’est l’ère qu’il constitue et qu’il respire, aire floue d’engendrements mutuels où le corps est le corps et l’ère est le Corps majuscule, d’où dilution des rôles, trouble indéfinissable, vertige, effacement des responsabilités, multiplication des figures, – manque d’air… Où peut-être alors resurgit sans rire la « question poétique » : en cette configuration dite ci-dessus il peut être en effet à souhaiter que quelque chose qu’on nommerait « poésie » existe, comme une arme… Minuscule, risible sans doute mais mieux que rien. Une arme défensive et offensive apte à animer le corps de toutes les manières possibles et l’ère puisqu’animant le corps c’est elle qu’il respire et qu’il est qu’on bouge aussi, on sait… Et donc en cette urgence selon quoi sauver sa peau ne serait pas une bête idée ni qu’un mot la « poésie » composerait donc non ce vertige, non ce chant, non ce cri, non cette déchirure, non ce retranchement, non cette élévation mais cette convocation d’un corps intégral qui excéderait le chant, le cri, la déchirure de la pensée ou l’ascension ou tout ce qu’on voudra encore, convocation rieuse dans un même souffle de l’ère et ses discours, du corps et ce qu’il y a dedans : la pensée vibrante articulée, le désir, la fièvre, le un, le deux, le sens rassis, debout, oblique, etcetera. – La « poésie » en somme comme pot-pourri du Corps et des petits qui grouillent : récits épiques, allégoriques, initiatiques, parodiques, anthropométriques, monologiques hallucinés, dialogiques à vide, polylogiques en rond, intimes pour tous ; tableau fantastique, scène de genre, de cul, tics de l’ère, langues maillées, murmure, hurlement, variation, décalage, biais, apostrophe yeux ouverts, fermés, dicts frontaux et obliques, décousus, recousus ; portraits de l’artiste en singe, en harlequin, en clown, en docteur, en fou, en poète, en petit garçon, en dieu narquois ; coq à l’âne, saut de puce, découpage, collage, litanie swinguée, patchwork drôle, joyeux bordel, farandole, arabesques, incantation, transe, jazz, musique de chambre, symphonie, requiem, prière à dieu, confession pour rire, hymne aux bandaisons d’époque, messe, chanson, top cinquante, chants martial, d’amour, complainte du pauvre gars, farce, burle, fatras, refrain, pastiche. « Poésie » parce que langues en travail dans un corps dans un Corps nommé l’ère. Au reste, que celle-ci ne soit pas la plus hideuse qui se puisse concevoir ; que l’on soit habilité à rêver mieux, ou pire ; qu’on trouve à la respirer çà et là même des plaisirs infinis et variés pour ceux qui savent y faire importe peu : si la « poésie » existe – et pourquoi pas, finalement – alors elle existe hic et nunc pour que l’ère y advienne dessinée à l’envers, raturée effacée mâchée digérée déglutie et chantée, dansée du pas léger et grave et déréglé du clown qui sait de quoi il en retourne en matière de tragique, c’est-à-dire de burlesque étant là pour que tombent des gradins ce qui ne se dit que mal, ou pas à savoir que le sens de tout ça, si sens il y a c’est que c’est, qu’il est donc temps de rire… (Il n’y a pas de cible, l’ère n’est la cible de rien. L’ère est l’ère qu’un corps constitue et respire et la « poésie » est une arme offensive et défensive inoculée dans ce corps et dans cette ère qu’il constitue et qui est un grand Corps, un Corps majuscule. Et les espaces se chevauchent drôlement…) Donc, sauver sa peau, ses bouches, ses yeux, ses oreilles, ses langues, ses cellules, ses sexes, ses mains, ses culs, ses jambes, ses ventres, ses espaces et ses temps. Etcetera. Ne pas mourir. Ne pas mourir encore et encore… Il se pourrait bien que mon salut, si ça ne dérange personne, soit à ce prix : articuler ce qui se passe « dedans », sachant que ce qui se passe « dedans » se passe toujours aussi « dehors » et vice-versa comme il n’est question que de corps, minus et majuscule, et d’engendrements mutuels ; sachant très bien aussi ce qu’a tout uniment de vain, de dégoûtant, de réjouissant et de divin cette articulation joyeuse – joyeuse ! – de soi dans l’ère par soi, de l’ère en soi par l’ère, de l’ère par l’ère, de soi par soi, à l’intérieur d’un système qui ne se dit que mal, ou peu, ou pas et qui est une espèce de partouze globale originée dans un corps peut-être de raccroc, peut-être corps-prétexte, peut-être lubie mais vivace et qui ne meurt pas en tout cas, qui ne meurt plus…



* Ceci comme un galop du paysage à venir pour y marquer les lignes de force, les lignes de fuite, et le réseau routier. Non que cette tâche n’eût pu échoir à d’autres plus experts, mais il sembla tout de même à l’auteur qu’on gagnerait du temps précieux à établir dès l’abord quelques rapports, quelques enjeux cruciaux, étant entendu que la « poésie » postule, ou aimerait postuler à une certaine efficacité dont il ne faudrait tout de même pas s’empresser de rire.

Mardi 23 décembre 2008 2 23 /12 /Déc /2008 12:19
- Publié dans : miscellanées
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