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C’était une planche en bois rectangulaire aux bords fran-gés d’environ un mètre sur la moitié avec un peu de mousse sur le dessus et le dessous et il la tenait sur ses jambes, assis sur le seuil de sa maison devant un jardinet délimité par une bretelle. Un auvent auquel manquaient deux carreaux et demi rouge brique l’ombrageait mal, en forme de V renversé. Par la porte entrouverte dans son dos passait le son de la radio, alternance de plages musicales et de réclames. Il était vêtu d’un pantalon de toile kaki, chaussé d’espadrilles, torse nu, le ciel était bleu azur. Il transpirait.
Au fond du jardinet, bouchant un peu la vue sur le remblai, étaient éparpillés en tas irréguliers les restes d’une balançoire. Montants désarticulés dont un plié en angle aigu, anneaux rouillés, vis et boulons, siège en plastique fendu d’un vert qui n’avait rien à voir cependant avec ceux, quoiqu’eux aussi incertains, de son bas et de l’herbe, vestiges d’une vie antérieure qui n’était pas la sienne.
Il devait être le milieu de l’après-midi, un jour d’été. Cela faisait un certain temps déjà qu’il se trouvait avec cette planche à plat aux bords irréguliers, moussue ni plus ni moins dessus que dessous, c’est pourquoi il déplaça sa chaise de quelques centimètres en direction du mur, en bois blanc verni pour le dos et d’osier pour les fesses au moment-même où, dedans, retentissait un générique d’informations.
Depuis qu’il était là, ça datait du début du printemps, il se postait tous les jours sous son auvent et dévisageait pendant des heures son jardinet. Il observait les morceaux de balançoire et tout ce qui environnait, les voitures par-delà le remblai, les gens dedans. Parfois aussi pour se dégourdir les mains derrière le dos il inspectait les lieux, avançait yeux baissés, faisait quelques pas dans son domaine, alors le son de la radio s’amenuisait très insensiblement vu que son domaine était un jardinet. Il regardait par terre en suivant le périmètre de ce qui s’assimilait à un grossier rectangle, empruntait quelque-fois une diagonale ou une demie auquel cas au centre il bifurquait, faisait halte aux angles un temps, reprenait sa marche, aussi parfois quadrillait l’aire en suivant des parallèles plus ou moins rapprochées et ainsi le temps passait, seule variait la séquence d’arpentage, puis il regagnait le seuil haut de trois marches, toujours précédant ses pas du regard.
Il ne pensait à rien de particulier durant ces heures : il regardait devant lui et autour, quand il ne regardait ni devant ni autour ni ne marchait, il ne pensait à rien de précis quand même.
Il était de taille moyenne et ne faisait pas son âge. Ses cheveux n’étaient ni longs ni courts, ni clairs ni foncés, entre les deux. Comme ses yeux, ses traits.
Avant de la ramasser ce matin-là il s’était demandé ce qu’elle y faisait puisque la veille elle n’y était pas puis ce qu’il pourrait en faire. Ensuite il l’avait ramassée et déposée contre le mur près de la porte, sur le seuil où il se trouvait maintenant avec elle sur les genoux dans l’angle obtus du trapèze que projetait au sol l’ombre teintée de l’auvent après avoir pris son repas cela faisait déjà un moment la porte dans le dos. Le soleil tapait fort.
De part et d’autre de la courbe une barrière de sécurité formait limite, assortie sur tout son long d’une fine bande rouge fluorescent la nuit. La limite ne s’élevant pas très haut et le jardinet se trouvant en contrebas de la bretelle, sans doute était-ce pour ça s’était-il. Au reste, ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’une telle chose se produisait et qu’il la ramassait et donc il la tenait assis cet après-midi-là, sur ses genoux, depuis un bon moment déjà en transpirant sous son auvent rouge sous un ciel dégagé.
Celui-ci avait pris une autre nuance bleue, plus dense, plus foncée qu’au début, un bleu un peu plus aveuglant. En striaient verticalement la vue qui s’en offrait du perron des pylônes à haute tension assujettis au sol par quatre cubes épais de béton gris et dont les formes répétitives, à la fois graciles et massives, fuyaient immobilement vers l’horizon en se rapetissant.
Chaque jour assis à l’ombre, il pouvait donc non seulement contempler son jardinet ou apercevoir au-delà à l’occasion des visages de profil derrière des vitres qui filaient vers la droite, mais également lever les yeux un peu plus haut vers les silhouettes effilées par degré des pylônes, ou encore plus haut vers les fils courbes, parallèles quoique à terme la perspective les confondît, ou encore plus haut vers le ciel : tout dépendait, en fait.
A l’arrière de la maison était l’entrée coiffée elle aussi d’un auvent mais dont ne subsistait que la structure métallique et rouillée : double rectangle quadrillé à ciel ouvert qui penchait vers le sol. C’est par cette porte que seraient entrés les visiteurs s’il y en avait eu, c’était donc le devant.
D’elle que ne haussait nulle marche partait un tout petit chemin de terre qui d’un côté y menait, et de l’autre à une grille à laquelle il manquait un battant. Au-delà de cette grille on quittait le domaine mais le chemin se prolongeait. Même, il s’élargissait nettement après un doux virage à gauche, passait sous la bretelle, débouchait sur une route goudron-née, etc.
Il s’essuya le front.
Il passa sa langue sur ses lèvres.
Il fit du regard un tour panoramique du jardinet puis se remit à sa tâche.
(S’il avait maîtrisé l’art du recul, nul doute qu’il se serait interrogé sur les raisons qui l’avaient déposé un jour de prin-temps dans cette maisonnette pourvue d’un double seuil à auvent et d’un jardinet clôturé par une bretelle et les fils courbes de pylônes à haute tension.
Quelque chose comme un accident dans le cours de la vie-normale… La perte irréparable de quelqu’un, quelque chose… Un emploi, un amour, des rêves d’adolescent… La rupture des ancres, une dépression nerveuse… Ou encore une mélancolie douce et isolante et antédiluvienne… Une chronique inadaptation au monde moderne… Une enfance difficultueuse car tout s’explique…
Malheureusement il ne possédait aucun penchant, aucune appétence pour le recul, partant : pas d’art pour ça. Sinon, il ne se serait pas retrouvé tous les jours depuis le début du printemps, cela faisait bientôt trois mois, sous cet auvent, sur ce seuil haut de trois marches à l’arrière de cette maisonnette, devant ce jardinet et cette bretelle par-delà le remblai qui faisait le tour des lieux par la droite et il n’aurait pas eu non plus cette planche sur les genoux ce fameux jour d’été.)
L’intérieur de la maison était composé d’une table pliante en métal avec une nappe cirée dessus à carreaux bleus et blancs, d’une chaise en osier et bois, d’une cuisinière à gaz, d’un frigidaire, d’un poste de radio, d’un évier, d’un lit une place.
Quelques vêtements étaient pliés dans une valise dessous, et à côté de la valise il y avait ce jour-là une paire de tennis. Le sol était recouvert d’un linoleum beige, le mur d’un papier peint blanc cassé. Pas de reproductions, aucun bibelot.
Plus une cuvette sans lunette derrière un rideau soutenu par une tringle à deux pas de l’évier, plus un peu de vaisselle et de linge blanc, deux portes et deux fenêtres : une donnant devant, l’autre derrière.
Il se tenait toujours derrière, lui, du côté du jardinet : non pour la vue qui, à bien y réfléchir, n’était somme toute pas plus dégagée que devant, plutôt par habitude, perpé-tuation paresseuse d’une scène originelle qui devait tout au hasard et dont, possédant peu l’art du recul comme on a vu, il ne s’était à vrai dire jamais demandé s’il pourrait ou devrait y apporter la moindre variation.
Il faut dire aussi que quand il y en avait les visages par-delà le remblai et les vitres filaient toujours à droite et qu’il arrivait qu’on le saluât pour rire, ce qui était une distraction. Ensuite les cous coupés disparaissaient à l’angle, poursuivant leur trajectoire aveugle le long du flanc droit de la maisonnette puis de l’autre côté, sur l’espèce de pont qui enjambait le petit chemin de terre qui reliait la grille à un battant à la route goudronnée mais c’était une autre histoire.
Il déplaça une nouvelle fois sa chaise de quelques centi-mètres en prenant garde de ne pas en poser l’un des pieds dans le vide. En effet le seuil, béton nu, étant haut de trois marches et la surface en étant exigüe, il fallait toujours faire attention.
Il se trouvait maintenant de biais par rapport à la porte, de biais par rapport à l’ombre fraîche et à la radio, et il tenait toujours cette planche sur ses jambes : il essayait depuis tout à l’heure d’en retirer un clou et, malgré tous ses efforts et sa bonne volonté, il n’y arrivait pas.
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(ergo sum)
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