littérature versus peinture

S’il est vrai, comme tu le penses, qu’un peintre ne respire pas comme un écrivain, qu’il ne s’agit pas du même souffle face aux surfaces et dans l’espace qui en sépare, pas de la même suspension, pas du même rythme bien entendu, l’un et l’autre ont affaire aux images, – leur multiplication...

 

Narcisse dédaigne Echo, elle meurt ; les dieux la vengent : Narcisse conservera la vie tant qu’il ne verra pas son image, lui inversé. Ça n’y coupe pas, c’était écrit : se penchant pour se désaltérer à une fontaine, il tombe en arrêt devant son reflet et qu’il ne peut atteindre.  Souffle coupé il en oublie de s’alimenter et meurt, plutôt se change en fleur : «  La peinture est-elle autre chose que l’art d’embrasser ainsi la surface d’une fontaine ? » (Alberti.)

La peinture peint la distance, donc la sidération.

Des trois Gorgones, Méduse est la mortelle mais, comme ses sœurs, qui croise son regard se trouve changé en pierre. Persée, coiffé du casque d’Hadès qui rend invisible, coupe la tête de ce-que-l’on-ne-saurait-voir en n’en fixant que l’image, par le miroir poli de son bouclier. La peinture renvoie l’image et tue la mort. Qui s’en empare est invisible.

Etc., etc., etc.

 

– Et la littérature ?

– Pareil. Sous d’autres sphères, d’autres rapports.

 

Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 16:21
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     Certainement pas François Pinault qui, depuis le 14 juin et jusqu’au 13 septembre (dépêchez-vous ?) expose sous ce titre, au Palais des Festivals de Dinard, un échantillon de sa collection d’art contemporain dont (il faudrait faire un relevé statistique) l’un des maîtres mots, clamé ou tû, visible ou bien à lire entre les signes, semble être bel et bien le mot mort.

     Ce ne sont pas les œuvres qui sont en cause finalement – je veux bien tâcher de croire que chacune, prise individuellement, possède son charme – : non, c’est l’accumulation. L’accumulation qui, comme on dit, fait sens… Car cet échantillon laisse accroire (mais accordons le bénéfice du doute) que, pour M. Pinault, art = mort !

 

     Les peintures, photographies, sculptures et installations, très (trop, bien sûr) nombreuses, sont réunies dans des salles thématiques même si la typologie comme la succession des espaces paraissent plutôt tirées par les cheveux.

     Pas grave, commençons la visite. J’ai pris des notes en passant, j’étais un peu pressé de toutes parts, c’était dimanche et foule, on excusera au besoin mes lacunes et mes erreurs : de Humilité et humour (Mac Carthy, sans intérêt), on passe à Autour du minimalisme, puis à Rapports aux maîtres, puis à Martial Raysse, puis à un petit interlude photographique d’Ed Ruscha qui mène à Guerre Consommation Révolte ( !!!), puis à Urbanisme et enfin, enfin… Peur de la mort. Voilà. Le voyage est terminé, on est mort, c’est fait, d’ailleurs une pancarte avertit dans l’escalier que « toute sortie est définitive ».

     Mais revenons un peu en arrière pour vérifier notre intuition… Arrêtons-nous dans la salle qui tient à peu près le centre de l’exposition et mêle donc allègrement guerre, consommation (I shop therefore I am, Barbara Kruger) et révolte. Admirons cette gigantesque fresque photographique de Jeff Wall intitulée Conversation entre soldats morts, qui lorgne peut-être (je ne me suis pas longtemps penché sur la question) du côté du Massacre de Scio ou du Radeau de la Méduse ; mais là où Delacroix et Géricault transfigurent la mort et font vibrer la toile, ce cliché-ci atterre, écrase : il y a des gens déguisés en soldats qui font semblant d’être morts, avec des trous un peu partout dans leurs corps et voilà. Bon. Faisons quelques pas encore et jetons un œil maintenant à deux autres photographies, dues cette fois à Adel Abdessemed : My friends représente deux petites filles dans la rue tenant chacune en laisse… un squelette canin, et une amoureuse toujours dans la rue au bras… d’un squelette humain. Retournons-nous un peu et contemplons sa vidéo intitulée Usine où des animaux – on devine qu’il s’agit là d’une métaphore, voire d’une allégorie – se bouffent les uns les autres dans une espèce de cage. Bon toujours. Ne soyons pas bégueules. La mort fait partie de la vie qui fait partie de la mort, n’est-ce pas… Pas de quoi se choquer, c’est la vie, donc c’est la mort... Poursuivons la visite, approchons de notre fin et arrivons jusqu’à l’escalier qui monte, qui monte pour nous conduire dans la dernière salle. Levant la tête en direction du ciel en plâtre (ou est-ce un faux plafond ?), nous pourrons alors méditer devant un néon de Claude Lévêque en lettres majuscules si je me rappelle bien : Vous allez tous mourir. J’aimerais bien voir l’intérieur du collectionneur…

     En gros, en très gros d’accord (je ne suis ni peintre, ni critique d’art) : j’aime la mort et j’ai peur de la mort, je meurs, je vais mourir et je suis mort, ils sont morts, nous mourons et nous mourrons, j’expose la mort, l’art aime la mort, l’art c’est la mort. Je grossis le trait ? Y a pas que la mort littérale là-dedans ? C’est vrai : y a aussi du rigolo, de l’épate-bourgeois, du coloré, du rien du tout !

 

     Deux œuvres, soyons juste, emportent et vibrent, elles, et donnent envie de vivre plus, de vivre mieux…. On les trouve au début, dans la salle intitulée Autour du minimalisme je ne sais pas pourquoi.

     Soulages, un triptyque de 1991 (je crois me rappeler) dont les rayures noires, épaisses, réglisse frais, n’en finissent pas de vibrer pour l’œil, l’oreille, et s’estompent discrètement sur le panneau de droite. Magique arrêt en face bousculé par le monde, et de biais car ça se goûte de face comme de profil : dans tous les sens ! ça ne dit rien, ça n’envoie aucun « message » comme quoi la guerre tue et les hommes sont des bêtes : c’est là, devant soi, et c’est beaucoup. Même, c’est tout.

     Et puis Joseph Albers dont l’Etude pour le carré, Hommage à la brune (oublié la date) présente des carrés de couleur pâle non centrés et qui ne sont pas des carrés si l’on admet qu’un carré possède des côtés parfaitement rectilignes ; or ceux-ci sont visiblement tracés à la main, au pinceau : la ligne si on regarde de près est tout sauf nette. Rêverie, longue rêverie devant ce mensonge de l’art, des carrés qui n’en sont pas et qui pourtant en sont… M’en fous, complètement, que ce fût là le « propos » d’Albers vu qu’un artiste a mieux à foutre que tenir des « propos » : si je me serai arrêté devant ce diptyque qu’unit une charnière métallique qui fait rêver aussi, ô combien, c’est qu’il m’aura à la fois fixé et emporté… Un titre pris à la lettre, une œuvre censée le contenir mais qui en même temps le déborde et le trahit, invite à la divagation : magie de l’art !

     Face à ces deux œuvres, dans l’écart qu’elles ouvrent, l’infini tremblement qu’elles sont, alors oui, on envisage de dire comme lu sur le Livre d’or qui clôt la visite : Merci M. Pinault.

 

     Terrasse en bord de mer après. Magnifique journée d’août. Comme toujours dans ces moments je repense à cet incipit de Stendhal : « Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano, une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. »

     Deux femmes d’une soixantaine d’années se bidonnent à côté de moi, ça rassure. Face à la plage, hâte de retrouver son sourire, ses seins, son cul, sa démarche ivre pour clamer hors des tombes que non, décidément, nous n’avons peur de rien, et même pas de la mort.

     (Un serveur passe parmi les tables. Il me demande : Vous êtes combien, Monsieur ? je réponds : Je suis un.)

     Viva la vida, et vive le temps !

Lundi 31 août 2009 1 31 /08 /Août /2009 13:39
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     Il est en face de toi et tu lui parles littérature. A quel point toujours ça t’a sauvé de la débâcle, de la débandade intime, de la folie commune, de la mort-sur-pattes et toutes ces choses que tu ressasses et que tu portes au fond… A quel point tu serais mort sans ça.

     Il t’écoute poliment, opine. Tu dessines en parlant l’articulation : l’écriture, la vie… Littérature versus écriture. Peinture versus littérature. Ivresses, musique… Sauver les morceaux, rassembler les morceaux, découper les morceaux, agencer, composer une forme avec… Tu t’emportes… Classique, enthousiasme qui te prend quand tu te sens au cœur de la machine, dans les rouages… Tu as la solution à tout, tu as tout compris, tu as tout vécu, tu parles, tu écris, tu dessines, tu chantes les fictions de toi : sur ta chaise tu es le roi !

     Il continue d’écouter poliment, opine toujours. Objecte deux ou trois choses que tu balaies : on n’arrête pas la machine… Rien ne saurait invalider ta joie, n’est-ce pas ? Tu prends de plus en plus de place de l’autre côté de la table, sur la terrasse tu rayonnes (mais tu rayonnes-pour-toi, pour toi seul !) et tu brilles carrément de mille feux, regarde comme tout ça s’articule, regarde ! Tu ne fais pas le fier, le matamore, tu ne toises personne ce te semble en tout cas… Tu veux juste l’emporter dans ta danse : il n’opine plus.

     Vous ne parlez pas la même langue.

     Vous ne traversez ni les temps, ni l’espace du même pas… Pas de mal à ça mais tu sens qu’il t’en veut… Qu’il voudrait te frapper, te mordre, t’ouvrir en deux, te hacher, te scarifier, t’équarrir… Te voir mort, là, tout de suite, devant lui… Saignant. C’est fatigant, quelqu’un qui se dédouble, s’étoile et joue de soi… C’est énervant. Pourtant, toute ta vérité se tient là, devant lui tu dis…

     Il n’écoute plus. Il veut rentrer chez lui. Fatigué. Demain est un autre jour et il travaille. Merci pour la soirée. Tu regardes s’en aller son dos.

 

     Tu ouvres ton carnet, et tu écris ceci.

Mercredi 5 août 2009 3 05 /08 /Août /2009 17:07
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