Certainement pas François Pinault qui, depuis le 14 juin et
jusqu’au 13 septembre (dépêchez-vous ?) expose sous ce titre, au Palais des Festivals de Dinard, un échantillon de sa collection d’art contemporain dont (il faudrait faire un relevé
statistique) l’un des maîtres mots, clamé ou tû, visible ou bien à lire entre les signes, semble être bel et bien le mot mort.
Ce ne sont pas les œuvres qui sont en cause
finalement – je veux bien tâcher de croire que chacune, prise individuellement, possède son charme – : non, c’est l’accumulation. L’accumulation qui, comme on dit, fait sens… Car cet
échantillon laisse accroire (mais accordons le bénéfice du doute) que, pour M. Pinault, art = mort !
Les peintures, photographies, sculptures et installations,
très (trop, bien sûr) nombreuses, sont réunies dans des salles thématiques même si la typologie comme la succession des espaces paraissent plutôt tirées par les cheveux.
Pas grave, commençons la visite. J’ai pris des notes en
passant, j’étais un peu pressé de toutes parts, c’était dimanche et foule, on excusera au besoin mes lacunes et mes erreurs : de Humilité et humour (Mac Carthy, sans intérêt), on
passe à Autour du minimalisme, puis à Rapports aux maîtres, puis à Martial Raysse, puis à un petit interlude photographique d’Ed Ruscha qui mène à Guerre Consommation Révolte ( !!!), puis à
Urbanisme et enfin, enfin… Peur de la mort. Voilà. Le voyage est terminé, on est mort, c’est fait, d’ailleurs une pancarte avertit dans l’escalier que « toute sortie est
définitive ».
Mais revenons un peu en arrière pour vérifier notre
intuition… Arrêtons-nous dans la salle qui tient à peu près le centre de l’exposition et mêle donc allègrement guerre, consommation (I shop therefore I am, Barbara Kruger) et
révolte. Admirons cette gigantesque fresque photographique de Jeff Wall intitulée Conversation entre soldats morts, qui lorgne peut-être (je ne me suis pas longtemps penché sur la
question) du côté du Massacre de Scio ou du Radeau de la Méduse ; mais là où Delacroix et Géricault transfigurent la mort et font vibrer la toile, ce cliché-ci
atterre, écrase : il y a des gens déguisés en soldats qui font semblant d’être morts, avec des trous un peu partout dans leurs corps et voilà. Bon. Faisons quelques pas encore et jetons un
œil maintenant à deux autres photographies, dues cette fois à Adel Abdessemed : My friends représente deux petites filles dans la rue tenant chacune en laisse… un squelette
canin, et une amoureuse toujours dans la rue au bras… d’un squelette humain. Retournons-nous un peu et contemplons sa vidéo intitulée Usine où des animaux – on devine qu’il s’agit
là d’une métaphore, voire d’une allégorie – se bouffent les uns les autres dans une espèce de cage. Bon toujours. Ne soyons pas bégueules. La mort fait partie de la vie qui fait partie de la
mort, n’est-ce pas… Pas de quoi se choquer, c’est la vie, donc c’est la mort... Poursuivons la visite, approchons de notre fin et arrivons jusqu’à l’escalier qui monte, qui monte pour nous
conduire dans la dernière salle. Levant la tête en direction du ciel en plâtre (ou est-ce un faux plafond ?), nous pourrons alors méditer devant un néon de Claude Lévêque en
lettres majuscules si je me rappelle bien : Vous allez tous mourir. J’aimerais bien voir l’intérieur du collectionneur…
En gros, en très gros d’accord (je ne suis ni peintre,
ni critique d’art) : j’aime la mort et j’ai peur de la mort, je meurs, je vais mourir et je suis mort, ils sont morts, nous mourons et nous mourrons, j’expose la mort, l’art aime la mort, l’art
c’est la mort. Je grossis le trait ? Y a pas que la mort littérale là-dedans ? C’est vrai : y a aussi du rigolo, de l’épate-bourgeois, du coloré, du rien du
tout !
Deux œuvres, soyons juste, emportent et vibrent, elles, et
donnent envie de vivre plus, de vivre mieux…. On les trouve au début, dans la salle intitulée Autour du minimalisme je ne sais pas pourquoi.
Soulages, un triptyque de 1991 (je crois me rappeler) dont
les rayures noires, épaisses, réglisse frais, n’en finissent pas de vibrer pour l’œil, l’oreille, et s’estompent discrètement sur le panneau de droite. Magique arrêt en face bousculé par le
monde, et de biais car ça se goûte de face comme de profil : dans tous les sens ! ça ne dit rien, ça n’envoie aucun « message » comme quoi la guerre tue et les hommes sont des
bêtes : c’est là, devant soi, et c’est beaucoup. Même, c’est tout.
Et puis Joseph Albers dont l’Etude pour le carré,
Hommage à la brune (oublié la date) présente des carrés de couleur pâle non centrés et qui ne sont pas des carrés si l’on admet qu’un carré possède des côtés parfaitement rectilignes ;
or ceux-ci sont visiblement tracés à la main, au pinceau : la ligne si on regarde de près est tout sauf nette. Rêverie, longue rêverie devant ce mensonge de l’art, des carrés qui n’en sont
pas et qui pourtant en sont… M’en fous, complètement, que ce fût là le « propos » d’Albers vu qu’un artiste a mieux à foutre que tenir des « propos » : si je me serai arrêté
devant ce diptyque qu’unit une charnière métallique qui fait rêver aussi, ô combien, c’est qu’il m’aura à la fois fixé et emporté… Un titre pris à la lettre, une œuvre censée le contenir mais qui
en même temps le déborde et le trahit, invite à la divagation : magie de l’art !
Face à ces deux œuvres, dans l’écart qu’elles ouvrent,
l’infini tremblement qu’elles sont, alors oui, on envisage de dire comme lu sur le Livre d’or qui clôt la visite : Merci M. Pinault.
Terrasse en bord de mer après. Magnifique journée d’août.
Comme toujours dans ces moments je repense à cet incipit de Stendhal : « Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il
faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano, une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais
heureux de vivre. »
Deux femmes d’une soixantaine d’années se bidonnent à côté
de moi, ça rassure. Face à la plage, hâte de retrouver son sourire, ses seins, son cul, sa démarche ivre pour clamer hors des tombes que non, décidément, nous n’avons peur de rien, et même pas de
la mort.
(Un serveur passe parmi les tables. Il me demande :
Vous êtes combien, Monsieur ? je réponds : Je suis un.)
Viva la vida, et vive le temps !